Puis, alors que le bruit s’éloignait et que la nuit s’épanouissait, il se laissa gagner par le confort d’un silence à peine troublé par le clapotis de sa tentatrice qui barbotait dans la baignoire.
Paupières closes, il révait d’un monde où les farfadets peuvent être aimés des sorcières ; où la laideur n’est plus souffrance ; où de douces lévres parfois se posent sur des bouches ingrates.
Il s’en allait ainsi, un sourire sur les lèvres, la guitare sur les genoux.
Mais il fut brutalement éveillé par les cris perçants de La Peste :
« Ca y’est Tom Pouce ! Je suis propre, allons grailler ! »
Elle se tenait sur le pas de la porte, et elle était magnifique.
L’ébène de son pyjama de soie embellissait le nacre de sa peau. Ses longs cheveux blonds, propres et ondulés, soulignaient son tendre visage d’un halo scintillant. Un maquillage subtil renforçait la profondeur de son regard et la douceur de sa bouche.
Ses oripeaux quittés, elle laissait deviner l’harmonie de ses courbes. Les bottes en peau de hamster séché dessinaient ses pieds délicats.
Sa beauté n’était en rien altérée par les gargouillis disgracieux de son ventre affamé.
Timidement, Jojo la devança jusqu'à la salle à manger, et l’invita à s’asseoir sur l’une des chaises en chocolat. Il s’installa en face d’elle.
Tandis que la souris d’hotel servait La Peste, le farfadet se contenta de remplir son assiette des glands ramassés dans la journée. Sans dire mot, la sorcière dévora l’entrée, une salade de pommes de pins et de cuisses de mulot, tout en se désaltérant d’un délicieux vin de cerises. De temps en temps, un rot péniblement étouffé traduisait sa satisfaction. Ignorant la serviette en papier recyclé disposée à côté de l’assiette, elle essuyait ses lêvres pulpeuses d’un revers de manche ; peu importait, les taches n’étaient pas visibles sur le pyjama noir.(néanmoins, dans leur bocal au fond du sac de La Peste, les cendres de sa défunte mère se lamentaient du manque de savoir vivre de leur fille chérie). La salade fut suivie d’un ragoût de marmotte au coulis d’églantine, tout aussi appétissant, que la sorcière engloutit de bon cœur, toujours en silence, tandis que Jojo, qui avait fini ses glands, la contemplait d’un œil amusé. Comment un corps aussi délicat pouvait-il ingurgiter une telle quantité de nourriture ?
L’énorme portion de fromage de mouflon ne lui posa guère de soucis, pas plus que la glace aux orties, et ce fut dans un dernier rot sonore que La Peste parla enfin pour réclamer du café. On entendit alors la souris d’hotel en colère, moustache et queue hérissées, grommeler :
« Va le moudre toi-même maudite blonde vorace ! »
Vexée, La Peste s’irrita :
« Eh oh Quasimodo
Fais donc taire ton rat
Ou je m’en sers presto
Pour touiller le kawa ».
« S’il te plait, peux tu montrer un peu de compassion ? Ces pauvres créatures se sont mises en quatre pour toi, sans que tu daignes les remercier. Et si tu pouvais cesser de m’affubler de sobriquets méprisants, je t’en serais reconnaissant ».
Génée, La Peste se rendit à la cuisine pour préparer le café afin de se faire pardonner. Ne sachant trop se servir de l’antique cafetière, elle versa la totalité du grain contenu dans une boîte en fer blanc.
Elle servit une tasse encore fumante à son hôte et s’assis avec la sienne à côté de lui.
Le farfadet grimaça lorsqu’il trempa ses lèvres dans la mixture brûlante.
« Ouh la ! costaud ton café ! » s’exclama t’il tout en roulant une cigarette d’herbe à rires.
« Permets tu que l’on discute un peu avant que tu n’ailles te coucher ?
-Bien sur, que veux tu savoir ? »
Je voudrais ici avertir le lecteur que la conversation entre nos deux protagonistes promets d’être longue, d’autant que le café extrèmement corsé risque de les maintenir éveillés une bonne partie de la nuit.
Je me permettrais donc de vous conseiller de suivre leur exemple : servez-vous un bon café (ou un thé, ou un whisky), allumez éventuellement une cigarette (pas sur que ce soit un conseil judicieux) et accrochez vous…